Faut-il appeler cela un retour ? La dame aux tenues sophistiquées nous a, depuis le début de sa carrière, livré régulièrement un album tous les trois ou quatre ans. Sa carrière discographique reste donc régulière.

Le retour se ferait plutôt au niveau des chansons elles-mêmes : plus traditionnelles. Jeanne Mas avait en effet fait quelques "écarts" avec ses trois précédents albums ("Les égoïstes" 1996, "Désirs d'insolence", 2000, "Je vous aime ainsi", 2001), en s'essayant à d'autres styles. Parmi ses partenaires de travail, elle retrouve Piero Calabrese, un de ses complices des débuts, avec qui elle avait collaboré de 1984 à 1992.

Pour Les amants de Castille, la chanteuse joue sur l'unité et la cohérence. Aux couleurs de la tragédie et aux sonorités hispaniques, le disque se présente comme un album concept avec des chansons sur un thème commun : l'œuvre de Corneille, "Le Cid" (y aurait-il une comédie musicale dans l'air ?). Le tout est un mélange bien réussi entre des compositions originales, l'insertion de certains passages du livre (acte III scène 3 et l'acte V dans Les autres filles), et une reprise (Chimène).

Qui dit cohérence dit aussi cheminement : on pourrait parler de "mise en scène discographique" avec une introduction et une présentation du contexte (Seuls) puis une évolution psychologique des personnages principaux en proie à leurs dilemmes : Rodrigue et Chimène mais aussi l'infante, fille du roi, éprise de Rodrigue, que son rang lui interdit d'aimer (L'infante, Les autres filles). En somme, le destin tragique d'histoires d'amour dans un contexte pas très favorable.

Sans trop le mettre en avant, Jeanne Mas n'écarte pas ce sentiment d'honneur qui est l'élément perturbateur par excellence : Rodrigue as tu du cœur. On n'échappe pas aux classiques : c'est la fameuse phrase de Don Diègue qui va demander à son fils de le venger. Le poids du devoir, qui passe avant les sentiments, pèse sur les épaules de Rodrigue.

Le culte de la gloire, très présent dans le texte de Corneille, est ici écarté, sans doute parce qu'il ne résout rien, du moins pas dans l'immédiat.

Mais en dehors de ces analyses trop compliquées, on se laisse bercer par ce disque aux sonorités et aux rythmes hispaniques, aux mélodies et refrains qu'on garde en tête. On pourrait même dire que Jeanne Mas est arrivée au sommet de son art car jamais un de ses albums n'avait contenu autant de tubes potentiels : Chimène (qui est le premier extrait), mais aussi Seuls, Rodrigue as tu du cœur ?, Poussières de Castille, Une vie ne suffit pas, La nuit sans les dieux et Les autres filles, soit plus de la moitié des titres.

La chanteuse a également quelque peu assagi son look : moins coloré et plus uni (sur fond de nuages sombres). Bien qu'encore sophistiqué, il passe pour plus sage. Sans doute plus adapté à la couleur de l'album. Ce qui s'inspire d'une tragédie ne peut trop s'exprimer en couleurs vives.

Jeanne Mas semble donc avoir trouvé un concept qui met véritablement en évidence son talent artistique : sa voix, ses textes... Cela fait dix ans qu'on la croit dépassée. On ne s'est simplement pas rendu compte que, comme tout bon artiste qui se respecte, elle avait évolué. Celle qui fut, à la fin des années 80, la concurrente de Mylène Farmer a eut l'audace de se remettre en cause.

A ses débuts, en 1984, la chanteuse "en rouge et noir" n'avait pas attendu le nombres des années pour nous prouver sa valeur. Le temps écoulé n'a fait que faire fructifier son potentiel.

Ludovic LORENZI / Juin 2003
Photo © X./

Jeanne MAS
Les amants de Castille